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Dr Prisca Paré, entomologiste médicale : la liane vermifuge est une plante ornementale tueuse de moustiques

Publié le mardi 27 fevrier 2024  |  Sidwaya
La
© Autre presse par DR
La liane vermifuge.
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Dr Prisca Paré a obtenu avec brio son doctorat unique en sciences biologiques, option : « entomologie », cette science qui s’intéresse aux insectes. Spécialiste en entomologie médicale qui étudie les insectes vecteurs de maladies tels que les moustiques, à travers ses recherches, la chercheure a réussi à démontrer que certaines plantes appâtent et tuent les moustiques vecteurs du paludisme. Sidwaya a tendu son micro à cette scientifique engagée dans le combat contre l’Anopheles gambiae s.l., le vecteur majeur du paludisme au Burkina et le Plasmodium falciparum, le parasite responsable de la forme la plus sévère du paludisme et de la plupart des cas de décès.

Sidwaya (S) : Comment est née votre passion pour l’entomologie ?

Dr Prisca Paré (P.P.) : La construction de ma passion pour l’entomologie s’est développée progressivement au fil des ans. Tout a commencé quand j’étais en Licence 2 à l’université Saint Thomas d’Aquin. Lors d’un cours, je découvrais pour la première fois un module focalisé uniquement sur les insectes. Le module était d’ordre général. Il n’était pas axé sur un insecte précis, mais il était quand même intéressant.

Par exemple quand on parle des abeilles, de leur organisation, c’est fascinant. La vraie question, c’est comment je suis en arrivée aux moustiques et par la suite, au paludisme qu’on cherche à éliminer. Après ma Licence, j’avais des possibilités de continuer en Master à l’université Joseph-Ki-Zerbo. Dans le département Biologie animale/Physiologie animale de l’UFR/SVT se trouvaient différents masters parmi lesquels, le « master en entomologie » et le « master en gestion post-récolte ». Mon premier choix s’était porté sur le « master en gestion post-récolte ». Mais à la suite des résultats, j’ai été orientée en entomologie. Et, ce n’est que pendant les cours que mes souvenirs de mon module de deuxième année sur les insectes me sont revenus. J’étais stupéfaite parce que non seulement c’était approfondi, mais aussi, je découvrais que l’entomologie était vaste et englobait les insectes d’intérêt médical, médico-légal, agricole et nutritionnel. Dès lors, mon choix s’est porté sur l’entomologie médicale, parce qu’il fut un temps, au secondaire, où j’ambitionnais de faire la médecine. Donc, je voyais par là une occasion de faire des recherches dans le domaine médical. Mais j’étais loin d’imaginer que je travaillerais sur les vecteurs du paludisme dans l’objectif de combattre cette pandémie.

Tout a pris sens pour moi quand j’ai eu l’occasion d’effectuer un stage d’immersion de deux mois à l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS-Bobo), sous l’encadrement de Dr Hien François de Salles. Dans ce centre de recherche qui travaille sur plusieurs volets, j’étais émerveillée de voir tout ce qu’on nous disait en cours théorique. L’intérêt pour la recherche avait déjà conquis mon cœur en espace de deux mois. J’ai eu le temps de comprendre pourquoi il fallait étudier le moustique vecteur du paludisme et le parasite dans l’objectif de combattre la maladie. Pendant ces deux mois, j’ai eu l’occasion d’observer le moustique au microscope et de voir comment le parasite responsable du paludisme évolue à l’intérieur du moustique jusqu’au stade mature (stade de sa transmission du moustique vers l’Homme).

Et, j’ai vu comment les chercheurs étaient acharnés à vouloir interrompre cette évolution du parasite à l’intérieur du moustique à travers plusieurs techniques telles que réduire la longévité du moustique, donc le tuer, le repousser, ou bloquer le parasite à l’intérieur du moustique afin que lors d’une piqûre, il ne nous transmette pas le parasite. Dès lors, j’ai compris que la recherche est noble et répond aux besoins de la société. Je ne voulais plus être en dehors de ce noble combat qui est de faire du Burkina Faso, de l’Afrique et du monde entier d’ailleurs, un monde sans paludisme. Et cela est possible à travers l’entomologie, précisément l’entomologie médicale qui étudie les insectes vecteurs de maladies tels que les moustiques. Et moi en particulier, c’était Anopheles gambiae s.l. le vecteur majeur du paludisme au BF et le parasite Plasmodium falciparum (parasite majeur et responsable de la forme la plus sévère et de la plupart des décès) que j’ai étudiés dans l’optique de combattre la maladie.

S : Le 23 décembre 2023, vous avez obtenu votre doctorat unique en sciences biologiques appliquées, spécialité entomologie à l’université Joseph-Ki-Zerbo. Quels sont les travaux qui vous ont permis de décrocher ce diplôme de l’enseignement supérieur ?

P.P. : J’ai obtenu mon doctorat sous la direction des Prs Olivier Gnankiné et Roch Dabiré. Durant 4 ans, 5 activités ont pu être réalisées. La première activité consistait à évaluer l’effet de 31 espèces de plantes sur la survie des moustiques. La survie ou encore la longévité des moustiques vecteurs est un paramètre important dans l’épidémiologie du paludisme/transmission de la maladie. Arriver à contrôler ce paramètre pourrait jouer un rôle important dans la lutte contre le paludisme. La deuxième a consisté à évaluer le rôle des plantes sur la sensibilité des moustiques aux insecticides. Force est de constater qu’au fil des années, les moustiques vecteurs du paludisme se sont révélés résistants aux insecticides déployés pour les repousser ou les tuer.

Ce constat amer nous a amenés à nous tourner vers les plantes afin d’identifier celles qui sont potentiellement capables de « restaurer » en quelque sorte la sensibilité des moustiques vis-à-vis des insecticides. Alors pour y arriver, nous avions, au laboratoire, soumis les moustiques à différentes espèces de plantes pendant quatre (4) jours avant de les exposer aux insecticides. Il faut dire que les moustiques adultes dans la nature se nourrissent à partir des plantes. C’est pourquoi, nous avions utilisé leur régime alimentaire afin de voir l’impact des plantes sur leur sensibilité aux insecticides. Parce que nous savions que les plantes sont douées de propriétés intéressantes.

La troisième a consisté à étudier le comportement des moustiques vis-à-vis des plantes. L’objectif ici, était d’identifier les plantes qui attirent plus les moustiques, et voir l’effet de ces dernières sur la survie des moustiques. Concrètement, c’était de savoir si les plantes qui attirent les moustiques sont celles qui réduisent leur survie. Pour résumer les 2 dernières activités, elles ont porté sur le rôle des plantes, de l’alcaloïde ricinine (une molécule isolée à partir des graines de Ricinus communis) et de deux molécules antipaludiques et leur combinaison (à savoir la cycloguanil, l’atovaquone et la combinaison des deux atovaquone+cycloguanil) sur le blocage du parasite à l’intérieur du moustique.

S : Au terme de vos recherches, quels ont été les résultats auxquels vous êtes parvenus ?

P.P. : Des résultats de l’activité 1, nous avions observé que sur les 31 espèces de plantes testées sur la survie des moustiques, il y avait 14 espèces de plantes qui réduisaient significativement la survie des moustiques. Ces plantes sont : Bignonia corymbosa, Barleria prionitis, Cassia sieberiana, Urena lobata, Vernonia pauciflora, Crotalaria retusa, Bougainvillea glabra, Tradescantia pallida-purpurea, Plumeria alba, Senna corymbosa, Cassia siamea, Canna indica, C. indicum et Hyptis suaveolens. Les 17 autres plantes quant à elles favorisaient la survie des moustiques. Ce sont : Tecoma stans, Galeopis segetum, Tephrosia platycarpa, Cassia occidentalis, Anogeissus leiocarpa, Volkameria inermis, I. coccinea, Duranta erecta, Lantana camara, Cassia alata, Albizia lebbeck, Azadirachta indica, Tridax procumbens, Antigonon leptopus, Jatropha integerrima, Sesbania pachycarpa et C. pulcherrima. Les résultats de l’activité 2 ont révélé que les plantes sont capables de restaurer la sensibilité des moustiques en les rendant vulnérables. Dans notre étude, la plante qui s’est démarquée était Barleria lupulina. En effet, cette plante par rapport aux autres a quasiment triplé la mortalité des moustiques lorsqu’ils sont exposés aux insecticides au laboratoire. Ce qui montre que les moustiques sont vulnérables lorsqu’ils sont préalablement soumis/nourris avec la plante Barleria lupulina. Ce qui est intéressant, car la vulgarisation de cette plante pourrait avoir une incidence significative dans la lutte contre le paludisme.

Mais avant cela, d’autres études sont en cours afin de déterminer les substances/molécules de cette plante responsable de la vulnérabilité des moustiques aux insecticides. Quant à l’activité 3, nous avions été surpris par les résultats. En effet, sur trois plantes utilisées, l’une d’elles s’est montrée la plus attractive pour les moustiques, mais se trouve être celle-là qui réduit considérablement la survie des moustiques. Donc, elle les tue. Il s’agissait de Combretum indicum encore appelé liane vermifuge en français. C’est une plante ornementale. Pour les deux dernières activités dont l’objectif principal était de bloquer le développement du parasite à l’intérieur du moustique, afin que lors d’une piqure, le moustique ne puisse pas transmettre le parasite, les molécules de synthèse se sont avérées les plus efficaces. La cycloguanil, l’atovaquone et leur combinaison lorsqu’elles sont administrées aux moustiques au laboratoire à travers leur repas sucré, ces molécules arrivaient à inhiber complètement le développement du parasite à l’intérieur du moustique. Ce qui est assez intéressant.

S : Des résultats de vos recherches, il ressort que certaines plantes appâtent et tuent les moustiques vecteurs du paludisme. Quelles sont ces plantes et leur particularité ?

P.P. : Les plantes qui ont conféré une vulnérabilité conséquente aux moustiques étaient au nombre de 14. Combretum indicum qui fait partie de ces 14 plantes a été utilisée avec deux autres plantes afin de savoir lesquelles étaient les plus attractives et il s’est avéré que c’est Combretum indicum, malgré ses capacités à tuer les moustiques. C’est dire que les moustiques se sont dirigés vers la plante qui les tue au détriment de celles qui favorisent leur survie comme I. coccinea par exemple.

S : Concrètement, quel est le mécanisme d’élimination de ces moustiques par ces plantes ?

P.P. : Cette question nous renvoie à une de nos perspectives qui est d’étudier en profondeur les mécanismes induits par les plantes sur la réduction de la survie des moustiques et leur capacité à attirer les moustiques. Nous savons que les plantes contiennent des composés secondaires qui peuvent agir à différents niveaux de l’organisme du moustique. Pour l’instant, nous n’avons pas encore caractérisé ou identifié les composés secondaires de nos plantes testées et isolé ceux qui sont responsables de la mort des moustiques. C’est un processus un peu long, mais c’est l’une de nos perspectives. Ainsi, une fois nos composés isolés, nous serons en mesure de décrire leur mécanisme sur la survie des moustiques.

S : Comment est née l’idée de travailler sur ces types de plantes ?

P.P. : Tout est parti de l’observation. Nous avions constaté que les outils de lutte les plus utilisés pour l’élimination du paludisme, à savoir la lutte anti vectorielle qui cible les vecteurs du paludisme et la lutte antiparasitaire qui cible le parasite du paludisme, sont de plus en plus confrontés à des phénomènes de résistance. Donc pour pallier ce problème, nous avions eu recours aux plantes car dotées de plusieurs propriétés. L’idée ici est de résoudre le problème du paludisme à travers les plantes qui sont une source et une ressource fiables. S : Quel est l’intérêt de votre étude dans la lutte pour l’élimination du paludisme ? P.P. : Mon étude apporte la preuve que les plantes jouent un rôle important dans la lutte contre le paludisme. Elles sont une richesse potentielle à ne pas négliger. Autre intérêt est que nous n’avons pas besoin d’aller chercher loin, nous pouvons juste exploiter/utiliser les plantes qui sont à notre disposition pour lutter contre le paludisme.

S : Le paludisme décime des milliers de personnes chaque année au Burkina. Quel peut être l’apport de votre trouvaille à la lutte contre le paludisme au Burkina et en Afrique ?

P.P. : Mes résultats viennent enrichir nos connaissances sur les moyens de lutte contre le paludisme. Les résultats de notre étude peuvent à la longue être utilisés à travers la vulgarisation de certaines plantes qui réduiront la densité des moustiques, leur survie et donc de ce fait, limiter la transmission du paludisme.

S : Désormais, quels sont vos projets et les principaux défis que vous comptez relever dans la lutte contre le paludisme ?

P.P. : Déjà, c’est de poursuivre les investigations, la recherche. Le principal défi à relever est l’élimination du paludisme. Et, c’est la principale mission qu’on se donne à travers l’exploitation des plantes.

S : Les femmes sont toujours sous représentées dans le domaine de la recherche. Pour vous, comment doit-on briser ces inégalités de genre dans la recherche scientifique ?

P.P. : Il faut briser les stéréotypes et préjugés au sein de la famille, de l’école et de la société qui éloignent progressivement de nombreuses femmes dans la recherche scientifique. Dès le bas âge, il faut donner les mêmes opportunités d’accès à l’éducation aux filles tout comme aux garçons et encourager les filles à embrasser les filières scientifiques.

Abdel Aziz NABALOUM
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