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Interdiction de bébés à l’université Norbert-Zongo : poursuivre ou abandonner les études, le dilemme des étudiantes-mères

Publié le mercredi 19 avril 2023  |  Sidwaya
L’effondrement
© aOuaga.com par DR
L’effondrement d’un immeuble à l’Université Norbert Zongo: Six personnes placées en garde-à-vue
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Dans les universités publiques du Burkina Faso, on rencontre de plus en plus des étudiantes-mères qui prennent cours dans les amphithéâtres accompagnées de leurs bébés. A l’université Norbert-Zongo, une note datée du 3 mars 2023 interdit désormais l’accès des bébés aux salles pendant les cours et les évaluations. Depuis lors, des étudiantes-mères sont dans la tourmente à Koudougou et voient leur cursus universitaire menacé.

Némata Mandé est une étudiante-mère d’un bébé de 10 mois à l’Université Norbert-Zongo (UNZ) de Koudougou. A califourchon sur une bicyclette sous le soleil, son enfant au dos, elle prend des explications avec un camarade sur le campus de l’UNZ. Elle prépare un devoir sur le module « théâtre et société ». Depuis la rentrée académique 2022-2023, la jeune dame de 27 ans prépare sa Licence en Lettres modernes. Mais les choses semblent se compliquer pour Némata, depuis que la présidence de son université, par la note d’information n°2023-014/MESRI/SG/UNZ/P en date du 3 mars 2023, a décidé d’interdire la présence des bébés/enfants dans les amphithéâtres pendant les cours. «L’accès aux salles de cours, travaux dirigés, travaux pratiques et évaluations à l’Université Norbert ZONGO est strictement interdit à toute personne accompagnée d’un enfant ou d’un nourrisson », précise la note. « Après mon accouchement en avril 2022, je me rendais aux cours avec mon enfant », confie Némata. Frappée par la mesure, son bébé, Hachimou Ouédraogo âgé d’à peine un an doit désormais consentir à la séparation d’avec sa mère pendant les activités académiques. Originaire de Ouahigouya, dans la région du Nord, la jeune fille a intégré le foyer comme seconde épouse d’un mari, cultivateur de son état après un « fouri » (mariage religieux en Islam). Nemata raconte que pendant la grossesse, elle a dû suspendre tout (cours et devoirs) pour rejoindre la famille à Danaoua, un village de Gourcy dans le Zondoma pour son accouchement. « Je suis revenue à Koudougou avec mon bébé de 21 jours pour éviter d’être trop chargée à la session de rattrapage puisqu’elle était inévitable pour moi. J’ai composé dans onze modules et avec l’aide de Dieu, j’ai validé », se remémore-t-elle. Depuis la prise de la mesure, Némata qui n’a pas de parent à Koudougou, explique comment elle « jongle » pour espérer valider l’année et rentrer chez elle, la Licence en poche.

« Si le professeur refuse, je retourne à la maison »

« Je vais aux cours avec mon bébé, si le professeur accepte je rentre mais en cas de refus, je retourne à la maison. Après, j’approche des camarades pour demander à photocopier le cours avec quelques explications à l’appui. Lorsqu’il s’agit d’un devoir, je confie le bébé à des camarades libres pendant l’évaluation», raconte-telle. Même avec les enseignants qui nous acceptent à leurs cours, ajoute-t-elle, nous sommes obligées à la pause de rentrer à la maison avec le bébé (les cours vont souvent jusqu’à 21 heures, ndlr). Quant à Safiatou Nébié ,26 ans, elle est inscrite en première année en Histoire et Archéologie. Tombée enceinte d’un camarade de classe, elle débarque à Koudougou avec son rejeton après son baccalauréat obtenu en juillet 2021 au lycée départemental de Bieha, province de la Sissili. Après son orientation, elle se rendait aux cours avec sa fille Samsiatou Nacro. Aujourd’hui, elle est tourmentée par la mesure de l’UNZ qui refuse désormais l’accès des amphis et autres salles de cours aux étudiantes accompagnées d’enfants.

Père et mère étudiants
J’avoue que, quand j’ai appris l’information concernant la mesure, relate-t-elle, c’est comme si le ciel m’est tombé sur la tête. « Ce n’est pas du tout facile, je n’ai personne pour m’aider dans la garde de l’enfant. Et je n’ai pas non plus de famille ici à Koudougou», affirme Safiatou. Le père de ma fille, confie-t-elle, est étudiant comme moi, nous avons fait les inscriptions ensemble. J’ai été orientée en Histoire à l’UNZ et lui en Sciences de la vie et de la terre (SVT) à l’Université Nazi- Boni (UNB) à Bobo-Dioulasso. Bien que déterminée à poursuivre ses études, la jeune fille dit être hantée par la peur de ne pas trouver les moyens pour aller jusqu’au bout. Elle, qui rêve d’un Master, alors que pour la Licence, il lui faudra cinq ans et ce, si elle ne reprend pas une année. La jeune mère tente de braver les difficultés, mais contre la mesure, elle n’a pas plus d’un tour dans sa besace. Aux cours, je m’arrange pour trouver une place à l’entrée de l’amphi de sorte à avoir un œil sur mon enfant surtout dans ce contexte d’insécurité où le phénomène d’enlèvement d’enfants est devenu récurrent ces dernières années, s’inquiète-t-elle. « Je tiens aux études mais la vie de mon enfant importe plus », souligne-t-elle après un long soupir. Le jeudi 23 mars 2023 à 16 heures, les étudiants de la promotion 2019 de la filière Géographie sont en cours à la salle « SAP », louée par l’UNZ pour pallier l’insuffisance d’amphis. Pendant ce temps, Mamounata Kologo traine sous les arbres avec son enfant. Accostée pour savoir si le cours est terminé, elle nous répond : « L’UNZ nous refuse l’accès avec nos enfants pendant les cours. De plus, nous sommes traitées selon les humeurs des enseignants. L’un peut t’accepter et l’autre t’expulser ». Ressortissante de Yako dans le Nord, Mamounata a décidé finalement de ne plus venir aux cours avec sa fillette de 7 mois et se contenter des devoirs. «Avec la mesure, même nos camarades étudiants ne veulent plus tolérer la présence des enfants parmi eux, certains enseignants menacent souvent d’arrêter le cours», explique celle dont le mari est un élément des Forces de défense et de sécurité (FDS) au front.

« Nous avons frôlé un drame »

Selon le président de l’UNZ, Pr Issa Abdou Moumoula, avant la prise de la note, il y avait déjà des enseignants qui n’admettaient pas les étudiantes avec des bébés à leurs cours. La note n’a fait que donner une dimension institutionnelle à la pratique, se défend-il. C’est un incident, poursuit-il, qui m’a amené à prendre la décision.

« En effet, le 2 mars dernier, nous avons frôlé un drame qui aurait pu coûter la vie à des nourrissons pendant un cours à la salle polyvalente de Koudougou. Une salamandre est tombée du toit et une fille a crié semant la panique dans la salle (certains ont pensé à une attaque terroriste). Tous les étudiants couraient vers la sortie », relate Pr Mamoula. Il poursuit : « Si on avait piétiné un nourrisson au cours des bousculades dans cette salle de 1500 à 2 000 places assises, notre responsabilité aurait été pointée du doigt et la salle serait scellée pour les besoins de l’enquête, alors que nous avons un manque criant de salles. J’ai pris cette note en toute responsabilité et à titre préventif ». A ceux qui estiment que la note porte atteinte aux droits des étudiantes-mères à l’éducation, le président de l’UNZ dit opposer le droit de la majorité des étudiants (plus de 50 000) à qui on impose la présence des enfants et qui souhaitent prendre les cours sans perturbation. De l’avis de l’enseignant en psychologie, faire des enfants pendant qu’on est étudiant est un choix et chacun doit assumer ses choix.

« Il ne faut pas faire des enfants et attendre que l’Etat vienne s’en occuper », estime-t-il. A titre de comparaison, selon Pr Moumoula, dans les lycées et collèges, il y a des filles -mères mais elles ne viennent pas dans les classes avec leurs enfants. « Pourquoi pense-t-on qu’à l’université l’Etat doit s’occuper des enfants des étudiantes sinon elles ne pourront pas continuer ? », s’interroge-t-il. Pour Roméo Sawadogo, étudiant en informatique, les enfants perturbent les cours et il était temps, selon lui, que l’Université mette de l’ordre dans les amphis. « Cette perturbation amène certains enseignants, sous l’effet de la colère, à suspendre les cours. C’est inacceptable qu’à cause d’un enfant, l’ensemble des étudiants subissent des dommages », déplore le futur informaticien. Vincent Ouattara est enseignant en Culturologie, Culture et Littérature africaine écrite à l’université Norbert- Zongo. Il note que la présence des enfants complique la tâche aux enseignants, aux mères elles-mêmes et surtout à leurs camarades qui aimeraient bien suivre les cours dans de bonnes conditions.

Conditions de vie précaires
Pendant le cours, raconte le Pr Ouattara, les mamans (parmi lesquelles il y a des filles-mères) n’arrivent pas à maîtriser les enfants qui courent dans tous les sens, crient, montent souvent sur l’estrade où se trouve l’enseignant. « On les laisse entrer parce qu’on ne veut pas violer leur droit à l’éducation, mais il faut qu’on se comprenne parce que la présence des bambins présente de gros risques», déclare-t-il. L’idéal, à son avis, est de trouver une nourrice qui s’occupe du bébé. La mère pourra sortir de temps en temps pour allaiter son bébé sans créer de perturbation. Némata Mandé dit être consciente que la présence des enfants dans les amphis, parmi de milliers d’étudiants, présente incontestablement des risques, mais cet état des faits est dicté par les difficiles conditions de vie des étudiants et particulièrement des étudiantes-mères. «Nous n’avons pas les moyens pour prendre une nourrice pour assurer la garde de nos enfants. Avec le peu que nous gagnons, il faut payer les modules de cours, de travaux pratiques en plus du loyer et de la nourriture », soutient-elle. Sans la nourrice, poursuit la native du Yatenga, c’est une bouche de moins à nourrir et son salaire peut aider à supporter les charges du mois. Elle fait remarquer que la forte demande de maisons en location a fait grimper les prix des loyers qui sont passés de 7 500 à 10 000 F CFA les pièces uniques et de 15 000 à 25 000 F CFA pour les maisons chambre-salon. Dans les garderies, les frais exigés dépassent de loin les capacités financières d’une étudiante-mère (30 000 FCFA/mois), fait-elle observer. De son côté, Safiatou Nébié reconnait que ce n’est pas évident de se concentrer pour suivre correctement un cours, quand on a un enfant qui traine dehors et qu’on doit surveiller au même moment. « Mais c’est la réalité quotidienne des étudiantes-mères à l’UNZ. Hormis cela, il faut supporter les réactions violentes de certains camarades moins tolérants.

Des crèches à l’université ?

Selon la directrice exécutive du Centre de recherche et d’intervention en genre et développement (CRIGED), Dr Nestorine Sangaré, les étudiantes-mères visées par la mesure à l’UNZ font partie des contingents de filles ayant bénéficié du Plan décennal de développement de l’éducation de base (PDDEB), un programme à travers lequel l’Etat a investi des milliards F CFA, dans les années 2000, pour l’accroissement de l’accès des filles à l’école. Ces dernières ont gravi des échelons pour arriver à l’université, sinon il n’y a pas autant de filles au supérieur.

« Si on investit dans les cycles inférieurs pour les pousser jusqu’au niveau universitaire, il faut faire l’investissement complémentaire pour leur accueil, leur maintien et leur réussite », soutient-elle. A écouter la spécialiste en lutte contre les Violences basées sur le genre (VBG), on prône l’abstinence chez les filles au primaire et au post-primaire mais à l’université elles ont atteint l’âge de fonder un foyer. Il appartient donc à l’Etat, se convainc Dr Sangaré, de prendre les mesures d’accompagnement pour permettre à ces étudiantes-mères de combiner vie familiale et études universitaires. Contrairement au président de l’UNZ qui affirme que les universités n’ont pas pour vocation de construire des crèches, Nestorine Sangaré est formelle : « Les universités de l’époque n’avaient pas pour vocation de construire des crèches, mais celles d’aujourd’hui doivent intégrer la réalisation des crèches dans leur missions pour s’adapter aux réalités du moment ». Les générations actuelles sont confrontées aux problèmes de la sexualité précoce, des grossesses non désirées, de la paternité/ maternité précoces, si fait qu’il faut nécessairement intégrer les crèches dans les infrastructures au campus, selon elle. Au sujet des « nounous » (nourrices, ndlr), la directrice exécutive du CRIGED pense que les enfants sont plus en sécurité lorsqu’ils sont à côté de leurs mères plutôt qu’à un quelconque endroit avec une nourrice. « Les nounous ne sont pas une panacée, car elles n’ont pas reçu de formation sur la garde de l’enfant. En plus, elles maltraitent souvent les enfants», explique-t-elle. Pour Dr Nestorine Sangaré, cette mesure peut avoir plusieurs conséquences : l’abandon des études, les avortements clandestins, les échecs dans la validation des années académiques, la stigmatisation des filles -mères, etc.

« La maternité ne doit pas être un handicap »
Cécile Wendnonga Thiombiano est la coordinatrice plaidoyer Santé et Droits sexuels et reproductifs pour l’Afrique à Médecins du Monde (MDM) France. Contactée depuis son poste à Abidjan en Côte d’Ivoire, elle exprime son indignation face à la note de l’UNZ qui, selon elle, ne contient aucune proposition de solutions.

« En plus, elle ne s’attaque pas au vrai problème. Il fallait plutôt se demander pourquoi il y a autant d’enfants dans les Unités de formation et de recherche (UFR) », relève la spécialiste des politiques de populations et santé. Si l’allusion à l’exposition des enfants à la violence dans les salles de cours faite dans la note est pertinente, Mme Thiombiano, estime, en revanche que « la maternité ne doit pas être un handicap à l’épanouissement professionnel ou aux études de la femme ». Le président de l’Association nationale des étudiants du Burkina (ANEB), section de Koudougou, Fernand Wilfried Bazo, n’est pas favorable à la note. Il soutient que si les enfants se retrouvent dans les amphis, c’est parce qu’il n’y a pas d’espaces aménagés et sécurisés pour les accueillir. Au regard des conditions de vie précaires de l’étudiant burkinabè, poursuit M. Bazo, fermer les amphis aux étudiantes est une façon de les exclure du système, les empêcher d’avoir accès à la connaissance. « Actuellement, la majorité de ces étudiantes prennent les cours à la fenêtre, enfant au dos sous le soleil avec une sonorisation défaillante. Pendant combien de temps, vont-elles braver ces difficultés quand on sait que pour une Licence en trois ans, il faut six ans du fait du retard et du chevauchement des années académiques dans nos universités publiques ? », s’inquiète le président de l’ANEB/Koudougou. Pour Moniratou Gazambé,déléguée de la promotion Licence 3 en Sciences de la vie et de la terre (SVT), il faut penser à l’aménagement d’espace pour des garderies. « Cela permettra aux mères de poursuivre leurs études », plaide-t-elle. Cette doléance figure d’ailleurs en bonne place dans la plateforme revendicative des étudiants depuis des années, renchérit Wilfried Bazo. Le président de l’UNZ, le concernant, souligne que les fonds alloués à son institution sont destinés aux dépenses d’ordre académique, pédagogique et infrastructurel.

La création des crèches a des implications que nous ne maitrisons pas forcément, foi du Pr Moumoula. Néanmoins, depuis la sortie de la note, fait-il savoir, des propositions de solutions (l’aménagement d’espaces dédiés aux étudiantes-mères) ont été faites par des structures dont le ministère en charge de l’action sociale, du genre et de la famille, à travers la direction régionale du Centre-Ouest. L’enseignant, Vincent Ouattara, lui, demande aux étudiantes un peu de patience le temps d’achever leurs études, car il faut se construire une vision du monde qui soit en cohérence avec son avenir. Alice Zongo, arrivée à l’UNZ en 2017, a étudié avec un enfant depuis sa première année jusqu’à la Licence. Pour elle, l’étudiante-mère brave déjà les regards parfois méprisants de la société pour venir étudier avec son enfant. C’est pourquoi, à défaut de l’encourager, estime-t-elle, on devrait s’abstenir de prendre des mesures drastiques à son encontre. Face à la situation qui prévaut, il appartient à l’ensemble des acteurs en collaboration avec les universités de trouver des solutions. Car ce phénomène, au-delà de la communauté universitaire, interpelle la société entière. Cela amène également à s’interroger sur l’efficacité des programmes de sensibilisation sur les grossesses non désirées et les infections sexuellement transmissibles financés à coup de milliards F CFA.
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