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Dr Alain Zoubga, Ancien ministre de la sante du Burkina médecin spécialiste sante publique : «Le timing des mesures de réouvertures, pourrait constituer un danger réel»

Publié le dimanche 10 mai 2020  |  Netafrique.net
Politique
© aOuaga.com par A.O
Politique : L`Autre Burkina a tenu son 2e congrès ordinaire
Dimanche 5 février 2017. Ouagadougou. L`Autre Burkina/Parti socialiste révolutionnaire a tenu son 2e congrès ordinaire sur le thème "Quelle réconciliation nationale pour le Burkina de demain ?". Photo : Alain Zoubga, président de L`Autre Burkina
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La gestion du Covid-19 au Burkina Faso fait l’objet de beaucoup de critiques. Dans cet entretien, Dr Alain Dominique Zoubga, ancien ministre de la Santé et médecin spécialiste en santé publique, se jette dans l’arène. Avec sa double casquette de politicien et d’expert, il semble faire preuve d’un dosage équilibré dans son discours. Lisez plutôt !

« Le Pays » : Croyez-vous à l’existence du Covid-19 au Burkina Faso ? Du moins, l’on constate des doutes quant à l’existence du Covid-19 au sein de la population au Burkina Faso. Qu’est-ce que cela vous inspire comme commentaire ?

Dr Alain Dominique Zoubga : Bien sûr que le coronavirus existe chez nous et, malheureusement, il fait déjà de gros dégâts. Du reste, dès le début, à l’annonce de la pandémie, la peur s’est emparée de beaucoup d’entre nous ; ce qui a peut-être favorisé l’acceptation et le respect des premières mesures de protection par un nombre important de nos concitoyens. Un signe révélateur à noter, l’apparition de vidéos en rapport avec la maladie dans une démarche empreinte de sérieux mais avec parfois une dose de comédie théâtrale. Et très rapidement, l’on a pu constater, au sein des communautés, une sorte d’accommodation à ce nouveau contexte. Puis, malheureusement, survient une sorte de bascule inattendue suite aux premières sorties publiques de certains des principaux acteurs de la riposte dont le message a brouillé de nombreux esprits, entraînant des interrogations, jusqu’ici, sans réponses.

C’est déjà un début de doute, puis, une sorte de rejet des messages et autres informations portés à la connaissance du grand public, mais qui a révélé certaines contradictions développées par les responsables de la riposte sur ce sujet inédit, voire inconnu. Ainsi, du doute au refus, le pas est vite franchi. La volonté de bien porter le bon message aux citoyens se heurte désormais à une autre volonté : celle de montrer que ces hommes et ces femmes qui nous parlent ne sont pas fiables. Plus grave, de nombreuses personnes considèrent que leur discours frise le mensonge. A partir de là, tout se complique pour les principaux responsables de la riposte nationale contre le Covid-19. Et pourtant, partout dans le monde, la vie semble bloquée et les images font la preuve de la douleur des personnes atteintes par la maladie. Notre pays enregistre des morts et la peur se réinstalle à nouveau. Une telle perception de la pandémie n’est pas un bon signe dans ce contexte de lutte contre la maladie, mais elle n’est qu’une demi-surprise chez nous où, depuis quelques années, le respect de l’autorité n’est point une valeur très partagée. Cette perception communautaire sera un élément important à intégrer, non seulement dans les plans de riposte en cours, mais surtout dans les stratégies à mettre en œuvre à l’étape de l’après Covid-19.

Selon vous, pourquoi y a-t-il beaucoup de publicité autour de cette maladie alors qu’il n’y en a jamais eu autant autour du paludisme qui tue plus, notamment en Afrique ?

Le 16 mars dernier, dans une déclaration que j’ai signée et publiée, il était indiqué ce qui suit : « Le coronavirus n’est peut-être pas une affection plus importante que « notre » paludisme et le VIH Sida, mais du fait de son apparition brutale et violente, elle nous frappe physiquement, moralement et psychologiquement. La peur habite nos maisons, nos services, les lieux de repos…». Je suis donc d’accord avec vous sur ce constat désolant et écœurant. Le paludisme, c’est vraiment « notre », maladie dite tropicale à laquelle nous faisons face depuis des décennies, depuis l’époque des grandes endémies. La malaria, pour ceux de l’autre monde, est une préoccupation de notre monde, celui des tropiques africains.

Elle nous tue et les grands patrons des laboratoires semblent se complaire de cette situation. Nous avons dû nous contenter de leur chloroquine pendant des décennies. Je m’arrête un instant pour jeter un regard politique en me référant à l’homme politique, l’enseignant chercheur Joseph Ki-Zerbo qui disait : « Au Burkina Faso et en Afrique, rien n’a changé dans l’essentiel de la réalité depuis des décennies voire des siècles; l’essentiel doit changer » ! Ce « rien » renferme aussi la santé. Nos systèmes nationaux de santé, hérités de l’époque coloniale et dont les performances sont très limitées. Cela dit, pour une fois, le Covid-19 semble faire plus de dégâts énormes ailleurs que chez nous en Afrique. Et les grands de ce monde sont surpris et apeurés ; ce qui justifie, en grande partie, les énormes moyens mis en œuvre pour le contrer. Pire, la maladie frappe les hommes, nos économies, et dérègle tout. Dans la même déclaration du 16 mars, nous soulignions ce qui suit : « Dans ce contexte où même les systèmes nationaux de santé les plus performants dans le monde sont ébranlés (Chine, Italie, France, USA, Royaume Uni, Espagne,….), toute hésitation peut être suicidaire » ! Et comme si ce n’était pas suffisant, le virus est en passe de créer la plus grave crise économique du monde, avec les prévisions alarmistes sur l’installation d’une grande récession dans nos pays. Alors, il a fallu agir vite. Fort heureusement, un miracle a lieu et c’est cette chloroquine, le médicament des indigènes africains, qui sauvera probablement ces puissants du monde en attendant leur vaccin, alors qu’une guerre froide prend de l’ampleur entre eux ! Qui a « fabriqué » ce virus ? Se demande chacun, regardant d’un air accusateur l’autre !

« La dernière séance du dialogue politique nous a donné une belle opportunité de mettre à nu les faiblesses de l’action gouvernementale »

Ce tapage médiatique a suscité un élan de solidarité sans précédent quant à la mobilisation des ressources financières et matérielles pour contrer le Covid-19 dans les différents pays, plus précisément au Burkina Faso. Avez-vous foi quant à la bonne gestion des ressources mobilisées ?

Question essentielle, question de vie voire de survie ; difficile pour moi d’avoir foi quant à la bonne gestion des ressources mobilisées. Sur ce point, je puis vous assurer que je ne suis pas seul à m’inquiéter et à me poser des questions. En effet, le 21 mars, lors de la rencontre de travail dans le cadre du dialogue politique, ce fut le plus MPP de tous (ndlr, Simon Compaoré) qui sonna l’alerte contre « notre maladie infantile ». Puis, le président Diabré, au nom du CFOP et sur un ton très solennel, mettait en garde les esprits malins qui chercheraient à mettre la main sur les ressources de survie de notre peuple. Le décor était ainsi planté, la mise en garde est sèche et sans appel. Pour ma part, et pour répondre directement à votre question, je vous propose les éléments de réflexion ci-après en rapport avec l’arrêté N° 2020/018 portant création du Comité national de gestion de l’épidémie Covid-19 (CNGE).

Les attributions de cet arrêté (article 03) portent, entre autres, sur la mobilisation des ressources, la coordination de l’appui des partenaires, la définition des orientations… Au vu de ces attributions, il me semble que sa composition devrait en tenir compte, car les questions de mobilisation et de suivi de la gestion des ressources exigent une approche consensuelle qui tient compte du fait que ces ressources, en termes de contributions, proviennent de la Nation tout entière et pas seulement du budget de l’Etat. En outre, à quelques exceptions près, les départements directement intéressés devraient être ceux relevant des secteurs considérés directement connexes au secteur de la santé. Et pourtant, on note que sur les 28 membres du comité, il y a 24 représentants de l’administration centrale dont 21 membres du gouvernement, les autres étant des partenaires techniques et financiers. On peut aussi se demander comment les membres du gouvernement, outre leur calendrier normal, pourront se conformer à cette cadence de réunions, à savoir 2 fois par semaine dans un contexte où d’autres secteurs sont aussi en crise et dès lors que le texte ne prévoit pas une possibilité de représentation. Du reste, notre pays a une bonne expérience en matière de gestion vertueuse des ressources mobilisées, à travers l’expérience acquise lors des grandes inondations de 2009. De ce qui précède et au regard des nombreux antécédents connus, la gestion des ressources mobilisées devient une donne essentielle pour nous. Certes, on nous a déjà clairement opposé l’argument d’autorité en soulignant publiquement, « c’est notre responsabilité et nous entendons l’assumer pleinement ». Mais qu’à cela ne tienne, nous nous interrogeons : « Etant donné que d’importantes ressources ont été mobilisées en dehors du budget de l’Etat, cette composition suffira-t-elle à rassurer les citoyens quant à la bonne gestion de ces ressources ?» Le doute est permis et cela se vérifie même au sein de la délégation de la majorité.

–De façon générale, quel commentaire faites-vous sur la gestion du Covid-19 au Burkina Faso ?

En réponse à cette question, je viens d’aborder une partie de l’aspect financier mais à l’analyse, elle concentre, en elle seule, l’essentiel des interrogations politiques et citoyennes en rapport avec la riposte globale que propose le gouvernement face à la crise. Alors, disons-le tout de suite. Nos gouvernants pourront toujours clamer partout qu’ils travaillent, mais je leur réponds qu’ils travaillent mal.

La dernière séance du dialogue politique nous a donné une belle opportunité de mettre à nu les faiblesses de l’action gouvernementale depuis l’apparition de la pandémie en début mars. Pour vos lecteurs et l’opinion en général, je propose les quelque éléments ci-dessous : Concernant la cohésion de la démarche gouvernementale : A quoi peut- on s’attendre dès lors que le jugement citoyen est sans appel, présentant le gouvernement comme étant « le plus médiocre de l’histoire de notre pays » ? Quant aux politiques, ils le soulignent régulièrement, le régime va d’échec en échec ! Le coronavirus a rendu encore plus fébrile l’équipe en place et qui, dans ces circonstances, semble manquer de repères, tâtonne, se contredit et se dédit ! Notre constat, c’est que personne, dans ce gouvernement, ne semble vouloir accepter les principes de base de la vie d’une équipe gouvernementale. C’est une sorte de course à l’applaudimètre, quitte à se contredire publiquement. Concernant la communication gouvernementale, le spectacle que nous offrent les différents ministres lors des points de presse, les contradictions publiques et les initiatives individualistes sont connues du grand public. Le trio santé, éducation et communication est passé maître en la matière.

En effet, les décisions et contre-décisions du ministre Ouaro, la réaction désapprobatrice de la Santé, obligent le communicateur attitré du gouvernement, le ministre Remis Dandjinou, à réagir et à recadrer. Et ce fut le cas pour la date d’ouverture des écoles. Il en est de même pour le patron de la recherche, le ministre Maïga, qui se retrouve régulièrement en contradiction flagrante avec l’ancien coordonnateur de la riposte sanitaire. J’ai encore en mémoire la ferme mise en garde au Pr Martial, mise en garde attribuée à des cadres du parti sous le prétexte « qu’il ne devrait pas contredire son chef hiérarchique ». Par ailleurs, au tout début de la mise en œuvre des actions de riposte, chacun de nous a bien entendu le Pr Martial lui-même nous mettre fermement en garde contre le port du masque, tandis que le ministre de la Communication déclarait que le « confinement n’est pas une panacée ». Et ce qui est désolant, c’est de constater que ces deux responsables disaient exactement la même chose que le directeur de la santé publique du ministère français de la Santé. Dans la même logique, notre coordonnateur répétait la même phrase que ce directeur du ministère de la santé à propos des dépistages de masse, s’accrochant à leur choix d’un dépistage ultra ciblé a minima comme on le verra plus loin. Et comme si cela ne suffisait pas, ils s’alignent sur la position française à propos de l’utilisation de la chloroquine, puis quand le président Macron rencontre le Pr Raoult, nous nous alignons sur la nouvelle position de la France. Comme quoi, s’il pleut à Paris, Ouagadougou est mouillé.

Dans le même registre des incohérences, qu’allait-il faire dans cette galère, le président de l’Assemblée nationale, dans cette initiative du Coronathon alors qu’il y a un ministère en charge de la solidarité nationale ? Accompagnez ce département mais ne lui retirez pas ses prérogatives. A mon avis, l’Assemblée nationale a d’autres dossiers très importants à traiter en ce moment. Et pourtant, j’avais espéré, mais en vain, que le ministre Dandjinou sortirait un carton rouge contre cette pagaille organisée voire entretenue. Et mon voisin assis à côté de moi en ce moment me dit : « faut pas rêver ». Au-delà des exemples ci-dessus, nous voulons réaffirmer ce à quoi nous croyons fermement. Dans la situation particulière que nous traversons, je suis de ceux qui estiment qu’aucune décision touchant le déconfinement général (ouverture des écoles, des lieux de culte, des marchés…) ne doit être prise sans l’aval préalable du ministre en charge de la santé. Le ministre de la Santé s’appuiera sur les évidences et autres informations fondées et analysées des experts (chercheurs, épidémiologistes, médecins spécialistes en santé publique..) pour donner son aval. En d’autres termes, en ces moments de crise sanitaire, l’action gouvernementale commande que certaines décisions ne soient prises que si et seulement si. C’est ainsi que ça se passe dans les démocraties fortes et les Etats organisés.

La vie à Tengandogo et l’accueil des malades : L’ex- hôpital Blaise Compaoré a cristallisé et cristallise encore toutes les colères citoyennes contre notre gouvernement. Ainsi, des patients sont refoulés sans ménagement, la qualité des lieux d’internement laisse à désirer. Et ce n’est pas un hasard si le président a fait le déplacement dans ce CHU devenu le haut lieu de la prise en charge des malades du coronavirus. Dans ce centre, que d’informations tronquées et biaisées qui frisent souvent le mensonge. Lieu de calvaire selon des patients et même selon certains de mes confrères, cet hôpital est perçu depuis quelques semaines comme un mouroir. De nombreuses personnes en gardent un souvenir détestable. La situation est telle que le CFOP a interpellé publiquement le gouvernement, le mardi 21 mars dernier. C’est, du reste, à partir de Tengandogo qu’est apparue la grosse crise qui secoue la santé, et qui fait officiellement l’objet d’une information parlementaire. Ce qui est vécu par de nombreux citoyens depuis quelques semaines en ces lieux, existe dans d’autres centres hospitaliers à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso notamment. Des faits qui indiquent un certain niveau de dysfonctionnements de ces services et c’est un signe d’un début de désarticulation probable du système national de santé si la situation ne change pas.
Le plan de riposte sanitaire : Officiellement, le plan de riposte sanitaire a été révisé mais personne ne donne avec précision un contenu clair de cette révision. En effet, de son budget à sa mise en œuvre, nous manquons de clarté. Que fait le gouvernement pour boucler son financement ? Le budget est déjà adopté, mais il nous revient que le financement est loin d’être ficelé et les fonds ne sont pas totalement disponibles. Alors question : comment le gouvernement compte-t-il assurer une totale disponibilité des financements de la riposte sanitaire ? Notre conviction, c’est que nous devons compter sur nos propres forces en attendant les aides extérieures ! Toutefois, il faut le souligner, dans toute notre histoire, une telle somme d’argent n’a jamais été allouée au département de la santé. C’est donc historique.

C’est pourquoi le ministère devrait en faire une grande opportunité et miser sur la pérennité des investissements. La situation du 3535 est inquiétante car depuis quelque temps, des personnes se plaignent et dénoncent clairement les services du 3535, arguant les rendez-vous manqués, le refus de répondre aux appels… Et le nombre des appels a fortement baissé, ce qui peut faire penser à un rejet de ce service. Les mesures non sanitaires : La prise de mesures économiques et sociales montre une bonne intention mais au final, elles n’auront que peu d’effets positifs sur la vie des populations, notamment celles qui sont le plus en crise dans le pays. Et quand on prend en compte l’appel du dialogue politique contre notre maladie infantile, on peut craindre des opérations douteuses (détournements, fraude et autres) au profit d’une catégorie de citoyens. Sur le plan social, les mesures ne profitent pas aux citoyens de nos campagnes qui sont des oubliés de l’Etat et même les habitants de nos villes ont vite compris que leurs attentes sur les factures d’eau et d’électricité resteront vaines.

« La recherche a besoin d’un minimum d’autonomie et les chercheurs ont horreur du dirigisme, qu’il soit administratif ou politique »

Le gouvernement a dû lever les mesures de restriction, le couteau sur la gorge. Qu’en pensez-vous et est-ce qu’il y a des risques que la pandémie prenne une tournure plus dramatique au Burkina Faso ?

Comme vous le dites si justement, c’est évident que le gouvernement a visiblement cédé, même si certaines personnes refusent de le reconnaître. Et pourtant, accepter cette réalité est salutaire. Le contraire peut nous conduire au mensonge voire au parjure. D’une manière générale, si la pression des commerçants, des transporteurs, des fidèles musulmans étaient trop forte à supporter, que dire des gaffes médiatiques de l’éducation qui programme et déprogramme l’ouverture des écoles ?

Alors, à mon humble avis, il y a un risque réel d’aggravation de la crise sanitaire. Concernant la réouverture des marchés, il était évident que les marchés auxquels la mairie n’a proposé concrètement aucune période de réouverture sont dans le doute ; ce qui a pu faire monter les cris de colère. Que faire dès lors que le « mal » est fait ? Il devient impérieux de renforcer les mesures de protection dans les marchés et compte tenu du grand risque qui existe, l’Etat pourrait venir en renfort aux mairies de Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. En rappel, j’avais, par prudence, refusé de retenir ces mesures qui, aujourd’hui, reviennent sur nos visages comme du sable chaud. En fermant ces marchés sans une réflexion profonde sur leurs conséquences éventuelles, après moult hésitations, nous payons les effets d’un boomerang très morbide. Il faut le répéter, on ne gouverne pas un pays par la rue, en acceptant tous les cris et gesticulations de quelques citoyens. Car, ce serait faire preuve d’un situationnisme suicidaire. Mais il faut reconnaître que depuis quelques années, les actes d’incivisme qui couvaient à bas bruit, nous tiennent par la gorge. Dans ce contexte, l’on peut s’attendre à tout, tout en espérant que le drame sera évité. Eaminons alors les points ci-après :
–la question de l’échantillonnage et des nouveaux cas :
Au-delà des commentaires, nous porterons notre regard sur l’évolution de la pandémie sur la base des données chiffrées dont nous disposons à la date du 5 mai 2020. Ainsi, en examinant ces données, on peut faire les remarques suivantes :
– le total des cas confirmés (688) nous place parmi les 10 pays en Afrique. C’est inquiétant ;
– le nombre de guérisons (548) nous situe parmi les 03 pays en Afrique. C’est encourageant ;
– le nombre total de décès (48) reste élevé par rapport aux autres pays. C’est inquiétant.

En rappel, lors de la rencontre (dialogue politique) du mardi 21 mars, j’avais soutenu que l’évolution du nombre de nouveaux cas (incidences) montre que la courbe ne fléchit pas mais ne remonte pas non plus et c’était un signe d’espoir. Toutefois, la faible moyenne des tests nous incite à la prudence. Cette position de la courbe (début plateau) indique le moment où il faut plus d’efforts, plus de ressources pour la faire baisser. Aujourd’hui, l’allure de la courbe tend vers une remontée qui s’explique par l’augmentation des nouveaux cas avec 36 cas en 72 heures seulement, entre le 2 et le 4 mai. L’existence de cas importés de Turquie et du Niger est un élément à prendre en considération, dans nos analyses. Autre élément à prendre en considération, le nombre de tests qui passe de 139 le 2, à 102 le 3 et 256 le 4 ; ce qui n’a rien à voir avec les petits échantillons d’avant. On constate qu’une telle évolution semble donner raison à ceux qui insistaient, depuis des semaines, sur la nécessité de revoir l’échantillonnage. Et ce n’est pas tout, car cette dégradation de la situation survient dès le lendemain des mesures de réouvertures (transport, mosquées, marchés…). Le timing des mesures de réouvertures, pourrait constituer un danger réel pour notre pays. L’exemple des transports en commun interpelle car il est quasi impossible de respecter la distanciation sociale requise.

–Quel commentaire faites-vous de la polémique autour du décès de la mort de la députée Rose Marie Compaoré ?

Notre pays vient ainsi de perdre une grande dame politiquement engagée. Paix à son âme ! En ces moments difficiles, les commentaires peuvent paraître maladroits. Mais si j’ai une observation à faire, elle porte sur comment expliquer qu’une patiente rentre au CHUT le 16 mars au soir et perde la vie le lendemain 17 avec un diagnostic qui porte sur le coronavirus ? Bien sûr, je fais allusion aux délais à cette période pour effectuer le test. Pour le reste, je réécoute la voix d’un ami au téléphone, qui me demande quel commentaire je fais quand un parti demande la démission de la première responsable du département. Sur ce point, il s’agit d’une décision personnelle, celle de la personne mise en cause et celle du chef de l’Etat qui lui a accordé sa confiance. Mais il faut tenir compte du contexte. J’ai connu ces deux situations : l’une en 1989 en tant que ministre de la Santé et l’autre, en 1992 en tant que ministre de l’habitat et de l’urbanisme. En 1989, j’ai été limogé par le président pour des raisons politiques (création de l’ODP/MT) et un matin, j’apprends la nouvelle par la radio nationale. Par contre, en 1992, ce fut en plein Conseil des ministres, suite à un désaccord avec le président du Faso sur la tenue de la conférence nationale souveraine. Je récupère mon cartable, demande à quitter la salle. Après quelques hésitations, je sors de la salle. Et même aujourd’hui, j’entends encore les bruits des chargeurs de jeunes militaires et plus loin, la voix d’un officier qui crie en langue mooré : « laissez-le partir ». Puis, en concertation avec mes grands frères Marc Yao et Pierre Tapsoba, je transmets ma lettre de démission à la radio nationale qui la rend publique avant même la fin du CM.

–On constate beaucoup de morts parmi les malades du Covid-19 au Burkina et ce, comparativement à d’autres pays. Quelle en est l’explication selon vous ?

Cette question du taux de mortalité élevé a fait l’objet d’une question à mon initiative, au ministre de la Santé lors de notre rencontre du dialogue politique. Vous avez donc raison de me renvoyer la question. Ce que je peux dire, c’est que ce taux est franchement mauvais. En guise d’explications et en attendant une réponse officielle, je vous fais observer ce qui suit : Comme vous le constatez, le taux de mortalité varie d’un pays à l’autre, si l’on se réfère aux données disponibles. Il faut prendre en compte l’âge des malades, leur état au moment de leur prise en charge, c’est-à-dire le terrain du malade (maladie grave, chronique,..), la qualité de la prise en charge des services hospitaliers face aux patients. Chez nous, ces facteurs ne sont pas négligeables et l’accueil en est un élément important.

Avez-vous foi au traitement de la pandémie à la chloroquine ?

L’utilisation de la chloroquine associée à la l’azitromycine aura été le premier point de désaccord sérieux entre certains acteurs du domaine. Et ce fut avec conviction que j’ai participé à l’animation de ces échanges scientifiques. Des essais cliniques avaient été annoncés par le ministre en charge de la recherche et cette annonce a été bien appréciée, mais elle a aussi provoqué une grosse polémique dans divers milieux ; les uns montrant une certaine impatience de disposer d’un schéma thérapeutique face à une maladie qui fait peur ; les autres, surtout les chercheurs qui sont dans une logique de prudence, voulant des preuves scientifiques. Ce qui montre l’importance de ces essais cliniques. A cette occasion, j’ai interpellé les membres de l’équipe de recherche en mettant en avant deux conclusions possibles et surtout le risque au cas où ça tourne mal. Les Burkinabè tourneront leurs regards vers ces derniers et dès lors, il se posera un véritable problème de confiance entre les chercheurs et nos concitoyens. Puis, voilà que plusieurs jours après, l’on nous annonce que les essais n’ont pas commencé. Quelles en sont les raisons, avais-je demandé au ministre ? Des réponses ont été données mais je dirai quel gâchis, car la recherche est le fondement de l’avancée de la science. Sur ce cas précis, je reste convaincu que la recherche a besoin d’un minimum d’autonomie et les chercheurs ont horreur du dirigisme, qu’il soit administratif ou politique. A cet effet, je ne crois pas que les Pr Raoult de Marseille et Moussa Sidy du Sénégal ont eu besoin d’un ministre pour rendre publics leurs projets de recherche !

Que pensez-vous de l’initiative de l’Assemblée nationale de mettre en place une mission d’information parlementaire sur le Covid-19 ?

Une excellente nouvelle, même si une enquête pénale aurait pu être ouverte parallèlement, par la Justice. C’est une belle opportunité pour apporter des réponses à certaines questions sans réponses. Les citoyens ont besoin de savoir et de comprendre. Il est tout aussi possible de redonner confiance à ceux qui en avaient perdu vis-à-vis des services de santé. En outre, je me rappelle que mon frère Bénéwindé avait applaudi à tout rompre le bilan partiel des actions contre le Covid-19, mettant en avant le sang- froid de l’équipe gouvernementale et la transparence de son action. Lui qui dirige cette commission ne pourrait-il pas avoir quelques soucis si son tableau n’était pas si clair qu’il le dit ? Ceci est d’autant plus vrai que sans aucun doute, ses oreilles ont dû siffler quand Simon Compaoré himself, dans son intervention, n’a pas hésité à mettre l’accent aussi bien sur les acquis que sur les insuffisances de la riposte. D’ailleurs, j’ai manqué l’occasion de lui jeter une belle rose car une fois n’est pas coutume. En tout état de cause, les députés de l’opposition qui sont membres de cette commission en ont l’expérience et savent qu’ils doivent ouvrir l’œil et tendre l’oreille.

« Il faut privilégier une approche transversale à celle en cours plus verticale »

Quel est, d’après vous, le meilleur scénario pour le Burkina Faso, pour sortir de cette crise sanitaire ?

Question piège par excellence. La proposition d’un bon scénario de sortie de crise peut nécessiter plus de temps de réflexion et des compétences multidisciplinaires. Dès lors, je vais esquisser une sorte de feuille de route avec un canevas pour d’éventuels TDR autour des points ci-après :

1-La révision d’urgence et immédiate du mécanisme d’échantillonnage

Comme nous l’avons constaté plus haut, le nombre d’échantillons testés joue sur la qualité des résultats de tests. Ainsi, à l’instar de certains pays, nous devons augmenter le nombre de tests, ce qui suppose une augmentation des centres de tests. On sait, par exemple, que le Sénégal, le Maroc, la Côte-d’Ivoire travaillent sur des nombres allant de 350 à 700 tests par jour. C’est à ce prix que les résultats de nos tests pourront été considérés comme fiables et valides.

2-Le repositionnement plus central du système national de santé à travers ses services techniques

Les différents faits de dysfonctionnements constatés dans nos hôpitaux, nous interpellent fortement. Depuis l’apparition du Covid-19, le système de santé fait face à une nouvelle problématique qui le met à rude épreuve dans son organisation et son fonctionnement classiques à cause, entre autres :
– du caractère inédit voire inconnu de la pandémie avec un impact réel sur la vie de nos populations ;
– de la multiplication soudaine de la charge de travail du personnel de santé, comme en témoignent les multiples plaintes des patients..
– l’aggravation des insuffisances dont il souffre déjà, qui le rendent insuffisamment performant.
En outre, la mise en avant de structures presque toutes nouvelles, comme la Task force à la Présidence, le Corus et le CNGE, constitue aussi un élément à même de perturber, tant soit peu, le fonctionnement normal du système. Nous devons nous interroger sur le comportement du système en termes de résistance face au choc de la pandémie et ce, à travers ses méthodes classiques de travail et ses certitudes. Il s’agit de faire en sorte que l’action de riposte sanitaire contre le Covid-19 s’appuie davantage sur l’organisation et le fonctionnement du système national de santé dans sa structuration actuelle. Il faut privilégier une approche transversale à celle en cours plus verticale. Ceci permettra de clarifier le rôle et la place des services en charge de la lutte contre la maladie, des services d’information sanitaire du département, des services en charge des questions de santé publique, du sous-système de la médecine et pharmacopée nationales et les services médicaux hospitalo-universitaires. Je propose que le CORUS, créé il y a seulement 02 ans, s’appuie davantage sur ce qui devrait être sa principale mission à savoir le « leadership dans la préparation » des actions liées aux risques et urgences sanitaires au Burkina Faso. Ce leadership lui permettra d’éclairer le système de santé, d’indiquer la démarche à suivre, face aux urgences. La gestion proprement dite devant relever des services de santé qui ont une expérience de plusieurs dizaines d’années ; ce qui, en dernière analyse, permettra de préserver la mémoire du département.

3-Un compte-rendu régulier et public des opérations de gestion du budget

L’on se rappelle les comptes rendus réguliers sur la gestion des ressources (entrées et dépenses) lors des grandes inondations de 2011. Une telle démarche rend plus crédible la communication sur cette question.

4-L’adoption d’un plan général de déconfinement

L’absence d’un plan général de déconfinement basé sur des périodes, et qui peut évoluer selon l’état de la situation de la crise, est une grosse incertitude qui ne rassure personne, surtout pas les commerçants. C’est pourquoi il est recommandé d’adopter un plan, une sorte de tableau de bord pour suivre les phases d’évolution de la situation sanitaire. Ainsi, les populations sont bien informées et des réajustements sont possibles.

5-La réflexion sur l’après- coronavirus

Il semble évident que nous allons vivre avec le virus, même après la crise. Mais il est tout aussi évident que nous devons nous y préparer. Les mesures actuelles de protection devront désormais rentrer dans nos habitudes. Ainsi, nous devons renter dans la vie post phase critique du coronavirus, en invitant nos populations à comprendre qu’elles seront sans doute contraintes de vivre avec le virus, même après cette phase critique. Il faut anticiper sur cette réalité sanitaire. Il s’agira dès lors de mettre un accent particulier sur le changement de comportement au plan individuel et collectif. Heureusement, il y a, dans notre pays, des hommes et des femmes qui ont des compétences requises en ICC et ce, depuis des dizaines d’années. Ils sont dans certains secteurs comme la Santé et l’action sociale et peut-être ailleurs. Accordons- leur notre confiance pour mener cette mission sociale. Il revient donc à l’équipe en charge de la riposte nationale de prévoir les actions immédiates pour faire face à une telle éventualité.

6-L’adoption de mesures d’accompagnement

La prise de telles mesures est capitale dans ce contexte d’incertitudes qui appelle à l’union de tous. Trois sortes de mesures seront retenues :

le renforcement du système national de santé y compris le système de recherche en santé ;
– renforcement des capacités des services (équipements, infrastructures, formation..) ; l’accent doit être mis sur les financements qui assurent et une pérennité certaine ;
– formation des agents pour assurer la prise en charge des malades, l’identification des cas suspects et leur isolement,
-allocation d’une prime mensuelle de motivation aux travailleurs de la santé en poste uniquement dans les services de soins.
Sur le plan social
– poursuite de la restitution effective des coupures opérées sur les salaires des travailleurs pour fait de grève.
-annulation de la mesure portant extension de l’application de l’IUTS
Sur le plan administratif et politique
Gouverner un pays dans la haine conduit souvent à la catastrophe. Il est donc temps d’abandonner les chemins de la haine car le pays a besoin de tous ses fils pour vaincre le mal qui nous torture aux plans sécuritaire, sanitaire, économique et social. Notre génération porte en elle une responsabilité certaine dans le développement de la haine et de la violence en politique et nous devons réparer ce mal.
L’élargissement de prisonniers politiques renforcera la volonté annoncée du président d’accorder la liberté à des citoyens de notre pays, qui croupissaient dans nos prisons. Ainsi, le président du Faso peut aussi avoir un regard très humain à l’égard de ces prisonniers politiques. Et au vu des prérogatives qui lui sont dévolues, il peut prendre une grande mesure salutaire en usant de « droit de grâce », et mieux encore de « l’amnistie » en faveur de ceux de nos enfants qui ont été déjà jugés et condamnés par notre Justice.
L’abandon des sanctions dites administratives par les politiciens au pouvoir est souvent difficile et la libération d’adversaires politiques l’est encore plus, mais c’est ce qui grandit les hommes. Et c’est ce bel exemple que nous donne le président du Niger, Mahamadou Issoufou, qui vient de redonner la liberté à son principal adversaire politique, l’opposant Hama Amadou.
En conclusion, nous devons continuer la lutte contre le mal et je voudrais surtout dire aux personnes infectées qu’elles ne sont pas seules. Le Burkina aime ses fils et chaque citoyen de ce pays sera à vos côtés ! Que Dieu sauve le Burkina et son peuple !
Propos recueillis par Françoise DEMBLELE
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