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Case de Binger à Tiakané : Un patrimoine historique en péril
Publié le mercredi 13 decembre 2017  |  Sidwaya




Dans l’enceinte de la vieille cour royale du village de Tiakané, dans la province du Nahouri, région du Centre-Sud, se trouve la case ayant abrité le capitaine français Louis Gustave Binger lors de son voyage exploratoire à travers les territoires du Burkina Faso actuel. Malheureusement, ce témoin vivant du passé présente aujourd’hui une piètre figure. Excursion dans un patrimoine qui se meurt.

«Binger a une case ici ? ». C’est, en effet, avec étonnement que l’officier de police du commissariat central de la ville de Pô a lu l’objet de notre ordre de mission : « se rend à Tiakané pour un reportage sur la case de Binger». Cela traduit la méconnaissance de l’existence d’un patrimoine culturel historique, datant de bien avant l’ère coloniale, par bon nombre de citoyens burkinabè. Loin de nous déstabiliser, cette réaction du «flic» aiguise notre envie de marcher sur les pas de l’explorateur français, le capitaine Louis Gustave Binger. Il est 12H45mn, nous sommes en mi-octobre 2017. Le temps est ensoleillé dans la capitale du Nahouri, lorsque nous enfourchons notre motocyclette en direction de Tiakané, vers le sud.

A peine les limites de Pô franchies que les premières concessions du village pointent déjà. La distance de sept kilomètres qui nous a été donnée comme repère, tôt le matin à notre départ de Manga dans le Zoundwéogo, semble bien erronée. L’urbanisation galopante a avalé l’écart entre les deux localités, donnant l’impression que Tiakané est un quartier périphérique de la ville Pô.

Un site, facile d’accès

Le visiteur qui quitte Pô pour Tiakané peut, tout aussi, se réjouir de la qualité de la voie. C’est une grande artère bordée de part et d’autre de caïlcédrats, vieux de la période coloniale. Aujourd’hui, avec leurs grands feuillages ombrageux, ils servent de lieu de repos à des habitants du village. Sous l’un de ces gros arbres, au cœur de Tiakané, un groupe d’une dizaine de personnes discute, tout en dévisageant les passants. C’est le comité d’accueil improvisé par notre guide, le président de l’Association pour la protection et la sauvegarde de la case de Binger (APSCB), Martin Bouliou.

A l’issue des civilités, il nous montre du doigt le site. Il est seulement à un jet de pierre de là où nous sommes. Quelques dix mètres le séparent de la grande route qui traverse le village.

Attachés à la pérennisation de cet héritage ancestral, nos hôtes nous conduisent sur les lieux, disposés à satisfaire la moindre curiosité. Nous apprenons alors que «Tiakané» signifie «Village de Atiamon», du nom d’un aventurier venu du Ghana voisin. Mais Tiakané signifie aussi «Village invincible» dans la langue locale kasena. Le célèbre explorateur français, le capitaine Louis Gustave Binger, qui a sillonné entre 1887 et 1889 les vastes régions de l’Ouest africain, est le «premier Blanc» à être entré en contact avec les populations de Tiakané. Selon les souvenirs du dépositaire actuel de la tradition, Komon Bouliou, le Français a trouvé refuge chez le roi du village à l’époque, Nigoué Bouliou, après avoir été pris en chasse par les populations hostiles Zaberma. Il a vécu trois mois auprès de ce roi et mis à profit son séjour pour étoffer les récits de ses mémoires. Durant tout le temps passé à Tiakané, Binger a habité une case qui lui a été spécifiquement réservée. C’est cette demeure qui porte aujourd’hui son nom, explique Komon Biliou.

Abimée, mais originale

La case dite de Binger est située au niveau supérieur, au nord-ouest de la cour royale de Tiakané, construite à deux niveaux. Plutôt qu’une case, l’ancienne demeure de l’explorateur français est aujourd’hui réduite à un tertre de terre, de moins d’un mètre de diamètre et de 20 cm d’épaisseur. L’ensemble est soutenu par un système de poteaux-poutres. Quatre troncs d’arbres fourchus, d’à peine deux mètres, servent de piliers à la structure. Ils supportent une charpente de troncs sur laquelle se trouve le revêtement de terre qui constitue la toiture pour la partie sous-jacente et le soubassement de la case. Avec l’effondrement de la structure centrale, la case de Binger, ou ce qu’il en reste, s’apparente à un hangar vétuste qui s’élève au milieu des hautes herbes.
La cour royale, dans son ensemble, n’est d’ailleurs plus que le reflet d’elle-même. La structure architecturale, encore identifiable grâce aux efforts d’entretiens, est à ciel ouvert. Elle se présente sous la forme d’un bloc homogène dont l’entrée, à l’ouest, est une petite porte d’environ un mètre de hauteur. Les formes murales montrent des habitats d’aspect circulaire, rectangulaire et en 8 comme si l’on avait accolé des cases rondes.
L’intérieur du bloc est une aire semi-creuse occupée par une abondante végétation. Des troncs d’arbres fourchus à leurs extrémités supérieures sont plantés çà et là de la grande bâtisse. Aux dires de Martin Bouliou, la concession royale de Tiakané était pourtant un des fruits du génie architectural kassena.

Le président de l’APSCB présente, en effet, la cour dans sa forme originelle comme une unité d’habitations fortifiée à deux niveaux. Le premier est semi-excavée avec la seule entrée à l’Ouest. L’intérieur formait un ensemble de galeries où toutes les cases, une vingtaine environ, communiquaient les unes avec les autres. Pour accéder à la première salle, la plus grande, il fallait descendre quelques marches. A droite de cet espace se trouvait la case de la première femme du roi, contiguë à d’autres dont la maternité et les concessions de ses coépouses. En avançant vers l’Est, depuis la salle de la maternité, on débouchait sur une autre pièce qui faisait office de salle de réunions de guerre. Un peu plus en avant, se trouvaient les trois cases des fétiches dont l’accès était réservé au roi qui, dans cet agglomérat d’habitats, occupait l’unique case rectangulaire. L’architecture du premier niveau de la cour royale avait ainsi un aspect labyrinthique, car il ne servait pas seulement de lieu de repos. «C’est comme un bunker. Quand le village était attaqué, tout le monde s’y réfugiait et seuls les guerriers restaient dehors pour la riposte», explique Marthin Bouliou.

Le deuxième niveau de la cour royale, lui, était une surface circulaire qui servait d’aire de séchage de produits et d’endroit pour dormir durant les heures chaudes ou en saison sèche. Pour accéder à ce niveau, l’on utilisait des échelles faites de bois fourchus avec des marches taillées tout le long. Quelques cases y étaient érigées, dont celle dite de Binger.

A en croire M. Bouliou, la demeure de l’explorateur français était une case circulaire d’environ 2,5 m de diamètre. Le mur est fait en terre pétrie à laquelle on y a ajouté de la bouse pour renforcer la résistance. La toiture, en forme de cône, est constituée d’une charpente de bois recouverte de paille savamment tissée. La porte d’entrée est taillée dans du bois et dotée d’un système de serrure traditionnel. Chez les Kassena, les cases rondes servant généralement d’habitat pour les célibataires et dans le cas présent de demeure pour l’étranger, seule un grabat y était disposé en guise de lit, indique Martin Bouliou.

Sauver «Binger» !

A la suite du cours d’histoire, c’est une pointe de regret qui anime le visiteur à la vue de ce que l’édifice est devenu. Un tas de ruines composé de murs fissurés et effondrés où des lézards, araignées et sauterelles ont élu domicile. D’où le désarroi des héritiers de ce vestige culturel. Le sexagénaire Kora Jean Paul Bouliou est même inquiet quant à l’avenir du site. Pour lui, si rien n’est fait, dans quelques années, le patrimoine disparaîtra. Les eaux des pluies qui lessivent les murs en terre cuite et stagnent dans la partie souterraine de la cour ainsi que les termites qui rongent les troncs servant de pilier constituent les grandes et graves menaces du site, selon Martin Bouliou.

Le site aurait peut-être même disparu à ce jour si quelques initiatives n’avaient pas été entreprises pour le restaurer. Martin Bouliou soutient que l’APSCB a justement été créée en 2002 avec pour principal souci de sauvegarder le palais royal. «Nous avons senti le danger venir et avons décidé d’agir avant qu’il ne soit trop tard», indique-t-il. A ses dires, les membres de l’association sont intervenus à plusieurs reprises pour colmater les brèches de l’érosion. Toutefois, il affirme que ces efforts se révèlent toujours insignifiants. «Après chaque réparation, nos petits travaux ne résistent pas aux trombes d’eau de la saison pluvieuse suivante», confie M Bouliou, visiblement mais impuissant.

Dans la lutte pour la sauvegarde de la cour royale de Tiakané et partant de la case de Binger, le ministère en charge du tourisme a également apporté son concours. Selon l’agent de la direction provinciale du ministère de la Culture, des Arts et du Tourisme (MCAT) de Pô, Mahamadou Adiawourabou, le département a accordé une subvention de 1 million de FCFA en 2010 pour financer des travaux de réhabilitation. Lesdits travaux avaient permis la reconstruction complète d’une quinzaine de cases, assure-t-il. Mais, le système d’évacuation des eaux de pluies n’avait pas été réalisé, faute de moyens et d’accompagnements conséquents. Cela, conjugué à l’érosion hydrique, a provoqué l’affaissement de la structure, une année seulement après la réhabilitation des ouvrages.
Pour une solution définitive, Mahamadou Adiawourabou soutient qu’avec 20 millions de francs CFA, toute la cour royale peut retrouver son aspect d’antan. Ce fonds, fait-il savoir, peut supporter des réalisations secondaires entrant dans le cadre de la mise en valeur du site, tout en gardant l’architecture originale.

Une page de l’histoire du Burkina restera ouverte si…

Réhabiliter la case de Binger, selon Martin Bouliou, c’est garder ouverte une page de l’histoire de Tiakané et du Burkina Faso, en général. Les grands bénéficiaires étant les élèves et leurs enseignants. C’est la conviction aussi de l’instituteur certifié à l’école de Tiakané A, Abdoulaye Zoulaba. Il soutient que cela apportera une plus-value à la transmission des connaissances sur l’histoire de l’exploration française au Burkina Faso. «Au lieu de nous contenter de la théorie qui lasse souvent certains élèves, nous pourrions organiser des séances sur place pour qu’ils s’imprègnent réellement de ce qui s’est passé entre Binger et les peuples locaux», souligne-t-il, avant de préciser que les élèves sont généralement plus ouverts à ce type d’activités où l’utile se joint à l’agréable.
A ce sujet d’ailleurs, il se souvient d’une sortie organisée en 2011 par un professeur de mathématiques avec les élèves d’un établissement de la capitale burkinabè sur le Pic de Nahouri. Ayant appris l’existence de la case de Binger, les élèves ont aussitôt souhaité un détour sur les lieux pour compléter ce qu’ils avaient appris en théorie. Malheureusement, le «Happy end» n’a pas été au rendez-vous. Pour plusieurs d’entre eux, c’est la mort dans l’âme qu’ils durent se contenter de ruines à la place de la case tout entière.

Que d’opportunités !

Ce sentiment de déception, il n’y a pas que les élèves qui l’ont exprimé à la vue du site. Mahamadou Adiawourabou se rappelle, lui aussi, que des touristes occidentaux sont arrivés, à plusieurs reprises, avec l’intention de visiter la case de Binger dont ils ont appris l’existence depuis l’Europe. Leur surprise fut aussi grande que décevante à l’époque, affirme-t-il.

Bien au-delà de sa valeur historique, la réhabilitation de la structure architecturale qui abrite la case de Binger présente un atout pour l’économie du village, voire de la province du Nahouri et même de la région du Centre-Sud. Le tourisme va se développer, selon M. Adiawourabou pour qui, l’intérêt de la case et sa situation géographique vont faire du site un des grands pôles d’attraction du pays. Concomitamment au développement du tourisme, des activités secondaires peuvent également se développer et ainsi résorber le chômage et l’oisiveté. A titre d’exemple, M. Adiawourabo cite la restauration, le transport, le commerce ainsi que le métier de guide. Tout cela, ajoute le président de l’APSCB, Marthin Bouliou, va booster l’économie du village et par ricochet, générer des ressources financières importantes, susceptibles d’alimenter les projets individuels des populations de Tiakané.
Plus encore, c’est la notoriété que la réhabilitation de la cour royale va conférer à Tiakané parmi les localités touristiques du Burkina Faso qui intéresse le doyen de la famille, Boukari Bouliou. «Nous espérons que le gouvernement ou des bonnes volontés entendront notre cri du cœur et nous aideront à réhabiliter la case de Binger. Si aujourd’hui cette entité disparait, c’est une partie de l’histoire de notre village qui disparait aussi», lâche-t-il avec contrition.

Mamady ZANGO
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Sidwaya N° 7229 du 8/8/2012

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